Panama sous pression : Trump, BlackRock et la bataille pour le canal
Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump a placé le canal de Panama au cœur d’un affrontement géopolitique avec la Chine. Après avoir poussé le gouvernement panaméen à rompre son partenariat avec Pékin sur les Nouvelles Routes de la Soie, Washington manœuvre désormais pour renforcer son contrôle économique et militaire sur cette infrastructure stratégique. Cette offensive a pour but d’évincer la Chine d’un axe commercial crucial et de redonner aux États-Unis une influence dominante sur le canal, plus de vingt-cinq ans après son transfert au Panama.
Un groupe d'investisseurs mené par BlackRock a racheté les ports de Balboa (photo) et de Cristobal, situés à chaque extrémité du canal de Panama - Photo : Walter Hurtado/Bloomberg/Getty Images
Un enjeu stratégique pour Pékin et Washington
Le canal de Panama, par où transite environ 5 % du commerce mondial, a toujours été un enjeu stratégique majeur pour les grandes puissances. Historiquement, il a été sous contrôle américain pendant près d’un siècle, avec une zone d’administration exclusive autour du canal jusqu’en 1999, date à lauqlle il a été au Panama, après des décennies de tension.
Depuis, le canal est devenu un maillon fort du commerce international et une source de revenus importante pour le Panama, qui en a fait un moteur de son développement économique. Le pays connait aujourd’hui l’un des niveaux de vie les plus développés en Amérique latine.
Néanmoins, un basculement stratégique s’est initié en 2017 lorsque le Panama a reconnu officiellement la Chine comme seul État légitime, rompant ainsi ses liens diplomatiques avec Taïwan et ouvrant la voie à une coopération économique accrue avec Pékin. Cette décision s’est accompagnée d’annonces d’investissements massifs chinois dans les infrastructures portuaires et logistiques du pays.
Pékin a intégré ces investissements dans sa vaste stratégie des Nouvelles Routes de la Soie, visant à sécuriser ses approvisionnements et à renforcer son influence dans la région. En 2018, la Chine était déjà le deuxième utilisateur du canal après les États-Unis, et ses ambitions allaient bien au-delà du simple commerce maritime. Pékin espérait obtenir des conditions plus favorables pour ses entreprises et asseoir une présence durable dans cette zone névralgique.
Face à cette montée en puissance chinoise, Washington s’est à nouveau intéressé au Panama et en 2019, les investissements chinois dans le pays ont quasiment tous été gelés suite à l’élection de Laurentino Cortizo. Aujourd’hui, Donald Trump semble vouloir aller plus loin et réaffirmer l’hégémonie américaine au Panama.
Le Panama cède aux pressions américaines
En février 2025, le président panaméen José Raúl Mulino a annoncé le retrait de son pays des Nouvelles Routes de la Soie, une décision obtenue sous fortes pressions américaines. Ce revirement, bien que présenté comme une décision souveraine, a immédiatement été dénoncé par Pékin comme une preuve de coercition économique de la part de Washington.
Ce retrait ne suffisait cependant pas aux yeux de l’administration Trump, qui voulait aller plus loin pour garantir l’éviction complète de la Chine du canal. Pékin reste en effet présente à travers CK Hutchison, un conglomérat hongkongais qui détient les ports de Balboa et Cristóbal. Ces terminaux stratégiques, situés aux deux extrémités du canal, sont essentiels pour le transit des marchandises et constituent une porte d’entrée vers le marché latino-américain.
Pour parachever cette reprise en main, Washington a facilité une acquisition record : le fonds BlackRock et ses partenaires ont récemment annoncé le rachat de ces infrastructures pour un montant de 22,8 milliards de dollars. Ce rachat, qui inclut également des ports dans 23 autres pays, marque une avancée décisive pour les États-Unis dans leur volonté de reprendre le contrôle des infrastructures clés du commerce mondial.
Cette opération a été saluée par Donald Trump, qui a affirmé que « le canal de Panama a été construit par des Américains, pour des Américains » (BBC). L’annonce a toutefois suscité de vives réactions à Pékin et à Hong Kong. Plusieurs agences chinoises ont été mandatées pour examiner la transaction sous l’angle de la sécurité et des lois antitrust, et des tensions diplomatiques sont désormais à prévoir autour de cette acquisition.
Un renforcement militaire américain en préparation ?
Au-delà de l’aspect économique, la question du canal de Panama revêt une dimension militaire. Washington considère cette infrastructure comme un enjeu de sécurité nationale, craignant que Pékin puisse, en cas de conflit, en restreindre l’accès aux navires américains.
C’est dans ce contexte que la Maison-Blanche a demandé au Pentagone d’élaborer plusieurs scénarios pour renforcer la présence militaire américaine au Panama. Parmi les options étudiées figurent :
Un renforcement du partenariat avec les forces de sécurité panaméennes.
L’augmentation du nombre de troupes américaines présentes sur le territoire panaméen.
Une prise de contrôle directe du canal par les États-Unis en cas de crise, une hypothèse jugée peu probable mais envisagée comme un dernier recours.
Face à ces déclarations, le gouvernement panaméen a réagi fermement. "Que ce soit clair, le canal de Panama appartient aux Panaméens et le restera", a déclaré le ministre des Affaires étrangères Javier Martinez-Acha.
Le Panama a également refusé de céder sur la question de la gratuité du passage des navires militaires américains, un sujet qui a provoqué des tensions avec Washington. Alors que le sénateur Marco Rubio affirmait que cette mesure avait été acceptée, le président Mulino a immédiatement démenti, qualifiant cette déclaration de "provocation".
Une gestion contestée du canal par le Panama
Un autre point de friction concerne la gestion même du canal. Certains responsables américains, comme Mauricio Claver-Carone, estiment que le Panama n’a pas administré efficacement l’infrastructure depuis qu’il en a pris possession en 1999. Bien que le pays ait réussi à moderniser le canal, notamment avec l’agrandissement de 2016 permettant le passage de navires plus imposants, des problèmes structurels persistent, notamment liés à l’approvisionnement en eau et aux effets du changement climatique.
Les sécheresses récurrentes ont réduit la capacité du canal, entraînant une explosion des coûts pour les entreprises qui doivent enchérir pour traverser. En 2024, ces enchères ont atteint des sommets, certains transitaires payant jusqu’à 4 millions de dollars pour un passage, contre 200 000 dollars en temps normal. Malgré ces difficultés, l’Autorité du Canal de Panama a affiché des bénéfices records, ce qui alimente l’argument américain selon lequel les autorités locales privilégieraient les profits à court terme au détriment d’investissements nécessaires dans les infrastructures hydrauliques.
Un tournant dans la rivalité sino-américaine en Amérique latine
Le bras de fer autour du canal de Panama illustre un changement plus large dans la dynamique géopolitique de l’Amérique latine. Ces dernières années, la Chine s’est imposée comme un acteur économique incontournable dans la région, devenant le principal partenaire commercial de plusieurs pays, dont l’Argentine, le Brésil et l’Uruguay. En contrepartie, Washington cherche désormais à reprendre l’initiative et à regagner du terrain face à Pékin.
Le retrait du Panama des Nouvelles Routes de la Soie pourrait marquer le début d’un recul stratégique chinois en Amérique latine, mais rien n’indique que Pékin abandonnera ses ambitions régionales. La Chine pourrait redéployer ses investissements vers d’autres pays, comme le Brésil ou l’Argentine, pour compenser cette perte d’influence.
Le canal de Panama, longtemps symbole de la suprématie américaine en Amérique latine, est en passe de redevenir un point névralgique de la politique étrangère de Washington. Mais au-delà des discours sur la souveraineté et la sécurité, cette bataille pour le canal s’inscrit avant tout dans une guerre économique mondiale où chaque acteur cherche à maximiser son contrôle sur les infrastructures stratégiques.